Osons dépasser nos frontières !

« Nous étions hier les pionniers d’une Ville nouvelle, nous pourrions demain être l’une des premières communes nouvelles d’île-de-France »

Lors de ses vœux à la population samedi 13 janvier, Stéphane Beaudet a annoncé un projet de fusion entre les villes de Courcouronnes et d’Évry. Ce projet, le terme est important, pour lequel les deux conseils municipaux et les administrations mèneront un travail commun tout au long de l’année 2018 pourrait être effectif au 1er janvier 2019, si la concertation menée avec la population au cours du premier semestre de cette année le permet. Stéphane Beaudet s’en explique…

Stéphane BeaudetQuelles raisons ont prévalu à cette réflexion autour de la création d’une commune nouvelle ?

L’idée d’un modèle communal à réinventer n’est pas nouvelle. Je la prône pour ma part depuis déjà longtemps car comme je l’indique souven, les communes peinent de plus en plus à dégager les marges de manœuvre suffisantes pour assurer un service public satisfaisant. Les dotations de l’État baissent drastiquement d’année en année, nous avons perdu en 7 ans 65% de dotations à Courcouronnes, ce n’est pas rien… Cette asphyxie financière des villes est la première raison. À Courcouronnes, les efforts d’économie pour assurer le service attendu par les habitants ont été colossaux, sans augmenter les impôts. Par exemple, la masse salariale est inférieure en 2017 à celle de 2010. C’est un effort exceptionnel et rare en France pour lequel on peut féliciter les élus comme les agents. Mais à terme, cela ne suffira plus et ce sont les services eux-mêmes qui seront en danger.
Je ne me résigne pas, malgré nos efforts d’économies, malgré l’implication de nos associations et de nos bénévoles, au délitement programmé ni au décrochage du socle communal si nécessaire au lien social.
La seconde raison est structurelle. Comment imaginer, par exemple, que deux villes mitoyennes peuvent encore investir ou dépenser pour l’entretien d’infrastructures sportives ou culturelles à quelques kilomètres les unes des autres alors que la mutualisation l’a prouvé : à plusieurs nous pouvons faire autrement et surtout dépenser mieux et moins ; restauration scolaire et mobilier urbain avec Bondoufle, Lisses, Villabé, politiques de logements, de sécurité ou encore de santé avec Évry. Il nous faut trouver des leviers pour sortir la tête de l’eau, la mutualisation est déjà et restera l’une des solutions. Mais elle ne sera pas non plus suffisante.
Enfin, et cette raison n’est pas la moindre ; face à la concurrence des territoires -Saclay Massy, Orly…, pour n’en citer que quelques uns- et pour peser dans le Grand Paris, c’est ici et ensemble qu’il faut réfléchir et construire un nouveau modèle… Avant qu’un gouvernement, comme ce fut le cas pour les agglomérations que nous avons subies, ne nous regroupe un jour d’autorité. C’est à nous, ici, qu’il revient de construire la France de demain car ce projet est cohérent avec notre histoire déjà commune : nous étions hier les pionniers de la Ville Nouvelle, nous serions demain l’une des premières communes nouvelles d’Île-de-France. 

Des réflexions avaient été menées il y a quelques années avec les villes de Lisses et de Bondoufle, pourquoi celles-ci n’ont pas abouti ?

Ajoutons même Villabé ! Nous avions en effet engagé des discussions avec les maires de ces villes. La population avait d’ailleurs été concertée et s’était prononcée en faveur de ce rapprochement à plus de 80% Ce travail n’avait en revanche pu aboutir puisque Jean Hartz, Thierry Lafon ou encore Karl Dirat estimaient que ce projet nécessaire n’était pas mûr et ils n’étaient pas prêts à s’engager dans cette voie pour des raisons qui leur appartiennent et que je respecte. Lors de cette même concertation, l’idée d’un rapprochement avec la ville d’Évry avait également été proposée.
Lorsque les 3 premières villes ont décliné la proposition, nous avons engagé la discussion avec Évry, conformément à ce que j’ai indiqué lors de mes vœux de 2017.
Les habitants, à juste titre, demandent toujours davantage de services publics, de sollicitations touchant à de réelles aspirations structurelles autant qu’à des attentes moindres comme les décorations de Noël, dont la diminution représente une véritable frustration pour nombre d’habitants. Quelle que soit la nature de ces demandes, elles relèvent toute de la qualité des services publics que sont en droit d’attendre les habitants et que nous avons pour devoir de satisfaire. Le temps presse… plus nous attendons avant de tisser des perspectives, plus les villes peinent à maintenir le cap. C’est une décision qu’il nous faut prendre vite.

En caricaturant, il est facile de penser que la petite ville sera happée par la grande alors que les deux ne sont pas à la même échelle…

Non, je ne le crois sincèrement pas. Certains avancent que Courcouronnes et son âme de village possède peu de choses en commun avec la ville préfecture… Or, à y regarder de plus près, la vie quotidienne et les politiques publiques communes, la réalité est tout autre. Depuis le début de la Ville nouvelle, dans les années 1970, nos villes travaillent ensemble. Nous portons depuis 17 ans un Contrat Intercommunal de Sécurité et de Prévention de la Délinquance, nous avons mené depuis une quinzaine d’années un regroupement des bailleurs sociaux sur ­nos deux villes, nous partageons deux Zones d’Aménagement Concerté, celle du Centre Urbain et celle à venir de Canal Europe.
Nos connexions vont plus loin encore, avec notre contrat local de santé créé en 2013, sans parler de nos contrats de ville, en faveur de celles et ceux qui en ont le plus besoin. Et que dire de nos politiques de sécurité avec notre dispositif de vidéo-surveillance mutualisé depuis un an. Nos structures fiscales et d’endettement sont proches, nos tissus urbains semblables, notre politique d’habitat est sur la même ligne… J’ai conscience que cette perspective de fusion peut susciter des inquiétudes, et il faut rassurer, mais elle suscite aussi de nombreuses évidences que personne ne peut nier. 
Depuis plusieurs mois maintenant, de nombreux actes administratifs ne sont exercés qu’en mairie d’Évry : la délivrance des passeports et, plus récemment, des cartes d’identité. Que l’on se comprenne bien, et j’y reviendrai, cette fusion ne changera rien à la vie quotidienne des habitants mais permettra, au fil des années, de recouvrer des marges de manœuvre profitables à l’ensemble des habitants.

La crainte de certains habitants est la dissolution de l’identité des quartiers, de voir disparaître l’âme d’une ville ?

La culture de quartiers est très forte dans les deux villes d’Évry et de Courcouronnes. J’ai grandi à Évry et je vis depuis très longtemps à Courcouronnes, je peux donc en témoigner. Prenons l’exemple d’Évry, il y a l’identité du quartier des Pyramides, très différente de celle des Aunettes, du centre urbain, du Mousseau, du Village pour n’en citer que quelques-uns comme il y a trois quartiers distincts à Courcouronnes, le Centre et le Canal, la Dame du Lac -on pourrait même y ajouter les Bocages-, dont les habitudes du quotidien sont parfois très différentes quand elles ne se tournent pas complètement le dos. Nos villes sont déjà multiples, les identités sont plurielles.
Cette culture des quartiers, que parfois l’on peut regretter, c’est aussi le gage, pour demain, d’une gestion de proximité toujours plus essentielle.
Je lis sur les réseaux sociaux depuis quelques jours une appréhension de certains habitants dont je comprends les questionnements. Mais que chacun se rassure, je ne suis pas tombé sur la tête : je ne vais pas sacrifier 17 années de travail et mettre en péril ce que nous sommes parvenus à bâtir collectivement.

C’est à ce dépassement de nos frontières géographiques que vous invitiez vos habitants pour le thème des vœux…

Dépassement de nos frontières géographiques certes, mais cela va bien au delà. Le défi qui s’impose à nous, nous oblige tous à dépasser des postures que l’on croyait immuables. Je l’ai dit, le modèle que nous avons toujours connu est essoufflé, fatigué, il ne tient plus. Déjà le mandat que j’exerce pour les Courcouronnais n’est plus le même en 2018 qu’en 2001 ! Et je le dis en tant qu’édile mais aussi en tant que président de l’Association des Maires d’Île-de-France. Croyez-moi, porter ce type de débat audacieux, dans ces rôles qui sont les miens, n’est pas chose aisée.
Mais la politique, ce doit être la vision, le courage, l’audace, la pédagogie et l’écoute. Il faut aujourd’hui innover, nous dépasser, voir au delà de nos références administratives établies.
Je suis maire, certes, mais je suis avant tout habitant et contribuable. Si nous devons défendre la culture de nos 36 700 clochers de France, interrogeons-nous : devons-nous conserver à tout prix, dans un pays si endetté, 36 700 formes administratives pour les gérer ?Courcouronnes vue du ciel

Vous avez annoncé le 11 janvier dernier votre démission du parti « les Républicains ». Cela va aussi dans le sens d’un dépassement des frontières partisanes ?

Je préfère le terme de frontière idéologique plutôt que partisane. Mon choix de quitter les Républicains a été mûrement réfléchi. J’ai fait ce choix en conscience et ma décision repose, en grande partie, sur l’expérience qui est la mienne à Courcouronnes.
Après trente années d’engagement sous les couleurs du RPR, de l’UMP puis des Républicains, j’ai souhaité être en phase avec la commune dont je suis maire depuis 2001 ; une commune penchant majoritairement à gauche lorsque je ne suis pas candidat, et que mon équipe a remporté, pour la troisième fois consécutive, à plus de 80% dès le premier tour en 2014. Courcouronnes est bien la preuve que ce n’est pas la couleur politique qui dicte les orientations d’une ville. Ici, la notion de clivage, d’appartenance n’a, à l’évidence, plus aucun sens.

Envisagez-vous de rejoindre une autre formation politique ?

Non, en aucun cas. Je m’en suis exprimé dans la presse, je ne basculerai pas par opportunisme dans aucun autre parti. Je veux retrouver la liberté qui n’est pas celle d’un homme d’appareil. J’appartiens de concert depuis longtemps à la droite républicaine et à Courcouronnes.
J’ai décidé aujourd’hui de me consacrer à ce territoire et ses habitants dans lequel j’ai tout investi et qui m’a rendu beaucoup tout en poursuivant mes engagements à la Région Île-de-France.

Si la commune nouvelle est officiellement lancée au 1er janvier 2019, qui deviendra maire de cette entité Évry-Courcouronnes ?

Soyons clairs : il nous est apparu indispensable, pour Francis Chouat comme pour moi, d’honorer jusqu’au bout le mandat que nous ont confié les électeurs en 2014. La question se pose surtout pour les échéances électorales de 2020. À ce propos, une chose est certaine, et ce serait le premier engagement pris devant les Courcouronnais que je ne tiendrais pas ; si la commune nouvelle, comme je le souhaite, voit le jour, alors même que j’avais indiqué ne pas me représenter en 2020, je devrais politiquement assumer ce choix devant les habitants.

Quelles seront les étapes de ce projet de fusion dans les mois à venir ?

Les administrations de Courcouronnes et d’Évry ont déjà travaillé, en amont des récentes annonces, sur ce projet depuis plusieurs mois pour s’assurer de la faisabilité technique et de l’intérêt financier. Dorénavant, au cours du premier semestre 2018, va s’ouvrir une importante phase de concertation, ponctuée de débats publics, de rencontres sur les deux villes : six mois pour débattre, échanger, construire et nous décider. Nous aurons besoin de ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, ceux qui s’interrogent car c’est cette alchimie qui doit nourrir et faire avancer ce beau débat politique au sens le plus noble.
Je veux croire que cette séquence qui s’ouvre sera exemplaire et riche. Vous savez, les Français en général exigent des élus de la clarté, du courage, la capacité de se réformer, de réduire leur nombre, de développer les services publics, le tout en limitant les tarifs voire en baissant la fiscalité.
Cette redoutable équation ne pourra se résoudre par un coup de baguette magique. Alors puisque les habitants nous inclinent à oser, je leur réponds : chiche ?…